Après Table rase et Dans le champ amoureux, Catherine Chabot achève son triptyque hyper réaliste avec Lignes de fuite, une création du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui et de Corrida.

Spectateurs voyeurs

Dès l’entrée en salle, le ton est donné. Les personnages habitent déjà l’espace branché où l’on pend ce soir la crémaillère.

Le vin coule. On rit, discute, grignote.

De la musique lounge en arrière-plan, quelques pas de danse à droite et à gauche.

Un selfie par-ci, par-là. Nous sommes témoins, comme derrière un miroir sans tain, des retrouvailles de six trentenaires apparemment désinvoltes et bien dans leur peau…

Le public installé, les bribes de conversation, jusqu’alors à peine audibles, deviennent intelligibles.

On discute de tout et de rien. On se moque gentiment de ceci, de cela.

Petit à petit, les corps aussi se mettent à parler, les couples se précisent.

On comprend alors que la femme d’affaires d’origine maghrébine qui reçoit ses deux amies du secondaire et leur conjoint respectif, partage son nouveau logis avec sa blonde, artiste canadienne-anglaise.

L’avocate et son entrepreneur en construction, la travailleuse à la pige en communication et son chargé de cours constituent les deux autres paires d’amoureux.

Climat anxiogène

L’alcool aidant, l’atmosphère bon enfant qui prévaut encore va lentement se teinter d’ironie.

Aux conversations décousues vont s’ajouter des blagues, des insinuations, des pointes, d’abord anodines, puis de plus en plus chargées de malaise.

Tous les sujets vont y passer : l’embourgeoisement, la droite, la gauche, le statut de l’artiste, l’argent, l’éducation, l’environnement, la sexualité, la mode, la carrière, jusqu’à celui qui sera l’élément déclencheur d’une guerre sans lendemain :  la procréation.

L’éventuelle arrivée d’un enfant est-elle souhaitable?

Chacun ira de sa théorie, selon ses convictions environnementales, éthiques, économiques et politiques.

Les attaques seront de plus en plus cinglantes, les ripostes, souvent cruellement démesurées.

Le fiel ainsi répandu dans les échanges ira jusqu’à distiller amitiés et amours.

Personne ne sortira indemne de l’expérience.

 Lignes de fuite, approche philosophique

C’est en s’inspirant des écrits de Deleuze et Guattari que Catherine Chabot a entrepris sa profonde réflexion sur la jeunesse québécoise et de ses contradictions.

Ces fameuses lignes de fuite dont on devient «soi-même imperceptible et clandestin dans un voyage immobile» et desquelles aussi, on ne revient jamais, l’ont ainsi inspirée à tisser sa pièce.

Catherine Chabot y expose avec acuité et virulence ses propres antagonismes.

Par le biais de ses personnages, les angoisses, les opinions et les espoirs de l’auteure s’entrechoquent dans un réalisme foudroyant.

Protagonistes criants de vérité

La scénographie tout à fait crédible et la direction habile de Sylvain Bélanger permettent aux interprètes de littéralement «vivre» sur scène.

Ils livrent leurs répliques de façon spontanée en s’entrecoupant sans cesse, rendant ainsi les échanges très naturels.

L’authenticité du jeu permet d’apprécier certains duels épiques comme entre autres celui qui oppose Léanne Labrèche-Dor à Victoria Diamond en toute fin de représentation.

Tous les personnages nous touchent à leur façon.

Et qu’on soit d’accord ou non avec leur position, qu’on les plaigne, les déteste ou les admire, on ne peut être indifférent à leurs Lignes de fuite… Pièce indispensable à voir.

 Lignes de fuite est à l’affiche du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 6 avril.

Texte : Catherine Chabot

Mise en scène : Sylvain Bélanger

Interprétation : Lamia Benhacine, Catherine Chabot, Victoria Diamond, Benoît Drouin-Germain, Léane Labrèche-Dor, Maxime Mailloux

Crédit photos: Valérie Remise

Texte: Dominique Denis